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Jeudi 01 Décembre 2005

Un regard sur l'évolution du kérygme Résumons-nous. A l'origine de l'Eglise, il y a une annonce fondamentale, un noyau central de la foi qui, à la différence du reste de la tradition, vise à susciter la foi et non pas à la modeler. Elle est ponctuelle, non systématique ; affirmative, non discursive. Son noyau central concerne le Christ ; c'est un credo christologique, plus que l'enseignement de Jésus-Christ, il met en lumière les événements qui ont rapport à lui, et notamment celui de Pâques. Il est particulièrement intéressant de préciser ses caractères, car l'évolution ultérieure tendra précisément à les gommer. Cette annonce centrale de la foi (Jésus est mort, il est ressuscité, il est le Seigneur) a un ton d'affirmation et d'autorité ; elle n'est pas discursive ou dialéctique. Elle n'a donc pas besoin d'être justifiée par des raisonnements philosophiques : on l'accepte ou non, et cela suffit ; mais de grandes choses dépendent de son acceptation ou de son refus ; en pratique, il y va du salut. On ne peut disposer du kérygme à son gré, parce que c'est lui qui dispose de tout ; d'autre part, personne ne peut le fonder, car c'est Dieu lui-même qui le fonde, et il est le fondement de notre existence ; en effet, « nous existons dans le Christ Jésus », mort et ressuscité pour nous (cf. 1 Co 1, 30). En d'autres termes, le kérygme n'a rien à voir avec la sagesse humaine (sophia). A ce sujet, nous n'avons qu'à écouter Paul qui lors d'une mémorable controverse chez les Corinthiens défend précisément ce caractère de l'annonce C'est par la folie du kérygme qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Oui, tandis que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu (1 Co 1, 21-24). Comment faut-il interpréter la phrase : « les Grecs sont en quête de sagesse » ? Les discussions ultérieures entre chrétiens et païens nous le font voir. Le païen Celse permet de comprendre en quoi consistaient le scandale et la folie du kérygme aux yeux des non-croyants. Indigné, il écrit : « Les chrétiens se conduisent comme ceux qui croient sans raison... Certains, ne voulant pas même donner ni recevoir de raison sur ce qu'ils croient, usent de ces formules : "N'examine pas, mais crois ; la foi te sauvera... La sagesse de ce siècle est un mal, et la folie un bien". » (Dans Origène, C. Celse l, 9.) Celse (qui nous apparaît ici extrêmement proche de tant d'esprits cultivés de notre époque) aurait somme toute voulu voir les chrétiens présenter leur foi de façon dialectique, c'est-à-dire la soumettre à la recherche et à la discussion, de manière à ce qu'elle pût rentrer dans le cadre, acceptable aussi par les philosophes, d'« un effort d'auto compréhension de l'homme et du monde » (H. Schlier). Bien sûr, le refus des chrétiens de fournir des preuves et d'accepter la discussion ne concernait pas tout le cheminement de la foi, mais seulement son début ; même à l'époque apostolique, ils ne fuyaient pas la confrontation et ils affirmaient la nécessité de « donner raison de leur espérance » (cf. 1 P 3, 15), y compris devant les Grecs. (Bientôt nous verrons apparaître le genre littéraire des Apologies aux Empereurs romains). Ils pensaient néanmoins que la foi elle-même ne pouvait jaillir de cette confrontation : oeuvre de l'Esprit et non de la raison, elle devait la précéder. L'idéal eût été de maintenir toujours intacte cette « force de choc », ce scandalum, face à la sagesse du monde. Mais ce ne fut pas le cas. La différence entre kerygma et sophia (dans la pratique, entre kérygme et théologie) alla s'estompant. Surtout dans le débat contre les gnostiques, certes, on trouve encore telle ou telle résonance paulinienne marquant la nécessité d'accepter globalement la « folie » du kérygme. C'est ainsi que Tertullien écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'ai pas honte puisqu'il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est mort : il faut y croire puisque c'est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité : cela est certain, puisque c'est impossible » (De car. Chr. V, 4). Mais la tendance générale est tout autre : celle d'affirmer que le christianisme est dans l'ensemble, lui aussi, une sagesse, voire la vraie sagesse et la vraie philosophie (« notre philosophie », dira Justin). On raisonne de plus en plus à partir de cette prémisse : Les Grecs cherchent la sagesse ; eh bien ! nous leur donnons la sagesse ! Cette seconde voie n'était pas, en elle-même, contraire à celle de Paul ; l'Apôtre avait écrit, en l'occurrence C'est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d'une sagesse de ce monde (1 Co 2, 6). L'ambiguïté venait du fait de ne pas prendre suffisamment en considération qu'il s'agissait là d'une « sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), et non d'une sagesse « de ce monde », qu'elle n'était donc pas comparable à celle de Platon et des autres philosophes. Toujours est-il que, peu à peu, nous voyons disparaître de la prédication chrétienne les signes de l'existence d'un kérygme, au sens originel d'annonce, « dans l'Esprit et la puissance », de la mort-résurrection du Christ et de sa dignité subséquente de Seigneur, une annonce sans autre justification que celle de la présence des témoins (Nos testes sumus !). On assiste donc à une évolution doublement négative. Il y a tout d'abord atténuation du sens de l'altérité du kérygme apostolique par rapport aux autres formes de présentation du message chrétien. Puis le changement vient affecter le sens du kérygme lui-même. A l'origine, celui-ci se distinguait nettement de la didaché (enseignement) et de la catéchèse : il cherchait à provoquer la foi, tandis que les stades suivants avaient pour but de la modeler et d'en assurer la pureté. Il avait un caractère que l'on pourrait qualifier de germinatif. Il ressemblait plus à la semence d'où l'arbre va pousser, qu'au fruit mûr qui pend à ses branches et qui, dans le christianisme, est surtout constitué par la charité. Le kérygme ne s'obtient nullement par concentration ou par résumé, comme s'il n'était qu'une sorte de moelle de la tradition ; il se situe à part, ou, plutôt, au commencement de tout. Or voici que le kérygme perd son caractère absolu. Il en vient à ne plus constituer qu'une partie de la catéchèse. On le considère comme une espèce de résumé synthèse de celle-ci, et non plus comme son point de départ essentiel. Les affirmations sur Jésus mort, ressuscité, proclamé Seigneur, celles qui étaient à l'origine de tout le symbole primitif de la foi, deviennent le second article du credo trinitaire où se résume tout ce que le candidat au baptême doit croire et professer. Le kérygme originel se dilue dans une catéchèse qui finit par le noyer. Tout cela reflète la situation générale de l'Eglise. Dans la mesure où l'on avance vers un régime de chrétienté, vers un régime où tout « est » chrétien - ou passe pour tel -, on remarque moins l'importance du choix initial, celui grâce auquel on « devient chrétien ». Ceci d'autant plus que désormais on administre normalement le baptême à des enfants qui ne sont pas en mesure de faire eux-mêmes un véritable choix. En un certain sens, on peut dire que le phénomène d'institutionnalisation a aussi touché l'annonce de la foi. On met moins l'accent sur le moment initial, sur le miracle de « la venue à la foi », que sur l'intégralité et l'orthodoxie de ses contenus. La fides quae, c'est-à-dire ce qu'il faut croire, l'emporte sur la fides qua, c'est-à-dire sur l'acte de foi.

publié par tenena dans: kerygme
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