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Jeudi 01 Décembre 2005
L'Évangile, ou kérygme, dans l'Église apostolique La mort et la résurrection de Jésus apportent un élément qui modifie, non pas la substance, mais la formulation de la « Bonne Nouvelle ». On peut déceler cette nouveauté en examinant de plus près ce qui se passait dans l'Église apostolique. Tous les auteurs du Nouveau Testament semblent présupposer l'existence, et la connaissance par leurs lecteurs, d'une tradition commune (paradosis) remontant au Jésus terrestre. Cette tradition a deux aspects ou, plutôt, deux composantes : d'une part, la « prédication » ou annonce (kerygma) de ce que Dieu a opéré en Jésus de Nazareth, et, d'autre part, l'« enseignement » (didaché), qui comporte des principes éthiques et des règles de conduite pour les croyants. Plusieurs lettres de saint Paul reflètent ce double aspect ; elles contiennent en effet une première partie kérygmatique, suivie d'une autre dont le caractère est « parénétique », c'est-à-dire pratique. La prédication - ou kerygma - est appelée « évangile » (cf. Mc 1, 1 ; Rm 15, 19 ; Ga 1, 7) ; l'enseignement - didaché - reçoit, en revanche, les noms de « loi » ou « commandement » du Christ, et il se résume généralement dans la charité (cf. Ga 6, 2 ; 1 Co 7, 25 ; Jn 15, 12 ; 1 Jn 4, 21). C'est le kérygme - ou l'Evangile - qui provoque la naissance de l'Eglise ; l'enseignement - la loi, ou la charité - survient après coup pour préciser et modeler la foi, pour dégager aussi les exigences morales de celle-ci. Aussi, en écrivant aux Corinthiens, l'Apôtre distingue-t-il son rôle de « père » dans la foi de celui des « pédagogues » venus après lui C'est moi qui, par l'Evangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus (1 Co 4, 15). Mais, encore une fois, quel est exactement le contenu de cet « évangile » ? Nous avons déjà dit que c'est l'œuvre accomplie par Dieu en Jésus de Nazareth. Or cette indication ne suffit pas ; il y a quelque chose de plus précis, de plus concret, qui constitue le « fond » de tout et qui est à tout le reste ce que le soc est à la charrue : la lame qui tranche la terre, permettant à la charrue de la retourner et d'y tracer le sillon. Laissons ici parler saint Paul : La parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, c'est-à-dire la parole de la foi qui fait l'objet de notre proclamation (kerygma). En effet, si tes lèvres confessent que « Jésus est Seigneur » et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé (Rm 10, 9). Tel est donc l'élément essentiel de la « Bonne Nouvelle », celui qu'on accueille avec émerveillement, celui qu'on répète avec stupeur au moment de s’ouvrir à l’acte de foi: Jésus est le Seigneur. La profondeur de cette parole est telle qu'elle ne peut être dite en vérité que « sous l'action de l'Esprit de Dieu » (1 Co 12, 3). Reprenons une belle image de Péguy dans Le mystère des Saints Innocents. Comme « le sillage d'un beau vaisseau va s'élargissant jusqu'à disparaître et se perdre, mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau », de même la prédication de l'Eglise s'élargit jusqu'à former un immense sillage doctrinal, mais elle commence par une pointe et cette pointe est l'annonce que « Jésus est le Seigneur ». La place que tenait dans la prédication de Jésus l'exclamation : « Le Royaume de Dieu est venu ! », est occupée, dans la prédication des Apôtres après la Pâque, par l'exclamation « Jésus est le Seigneur ! » Il n'y a pour autant aucune opposition entre les deux Evangiles - celui de Jésus et celui des Apôtres -, mais, au contraire continuité parfaite. Dire : « Jésus est le Seigneur ! », revient en effet à dire qu'en Jésus, crucifié et ressuscité, s'est enfin réalisé le Règne de Dieu, sa souveraineté sur le monde. L'Eglise des origines exprimait cette conviction en adaptant un verset du Psaume 96, et en disant : Regnavit a ligno Deus, Dieu a commencé à régner de la croix. Mais entendons-nous bien afin de ne pas tomber dans une reconstruction irréelle de la prédication apostolique. Après la Pentecôte, les Apôtres ne s'en vont pas courir le monde en répétant toujours et exclusivement « Jésus est le Seigneur ! » Ce qu'ils faisaient lorsqu'ils prêchaient la foi dans un nouveau milieu, c'était plutôt d'aller tout droit au cœur de l'« Evangile », en proclamant deux réalités, Jésus est mort - Jésus est ressuscité, et en donnant le « pourquoi » (ou, mieux, le « pour moi ») de ces événements : il est mort « pour nos péchés » ; il est ressuscité « pour notre justification » (cf. 1 Co 15, 4 ; Rm 4, 25). Dans un ton plus dramatique, comme celui de Pierre dans ses discours des Actes, ils formulaient ainsi leur message : Vous avez tué Jésus de Nazareth, mais Dieu l'a ressuscité, et l'a constitué Seigneur et Christ (cf. Ac 2, 22-36 ; 3, 14-19 ; 10, 39-42). L'annonce « Jésus est le Seigneur ! » (ou son équivalent dans d'autres contextes : « Jésus est le Fils de Dieu ! ») ne représente donc que la conclusion, implicite ou explicite selon les cas,. de cette brève histoire. On la répète sans cesse sous des formes nouvelles. C'est elle, toujours la même, que ne cessent de rappeler les Apôtres à ceux qui les écoutent. Elle résume toute l'histoire de Jésus. C'est notamment le cas dans Ph 2, 6-11 : Le Christ Jésus... s'anéantit lui-même... obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! Aussi Dieu l'a-t-il exalté... pour que toute langue proclame que Jésus est le Seigneur. La proclamation « Jésus est le Seigneur ! » ne constitue donc pas, à elle seule, l'annonce tout entière ; elle en est cependant l'âme et, pour ainsi dire, le soleil qui l'éclaire. Le kérygme « Jésus est le Seigneur ! » opère le passage mystérieux de l'histoire passée à l'« aujourd'hui » et au « pour moi ». Il proclame, en effet, que les événements racontés ne sont pas des réalités appartenant au passé, closes en elles-mêmes, mais qu'elles agissent aussi dans le présent : Jésus, crucifié et ressuscité est le Seigneur ici et maintenant, il vit par l'Esprit et règne sur toutes choses ! Venir à la foi, c'est ouvrir soudainement et avec stupéfaction les yeux à cette lumière. En se rappelant le moment de sa conversion, Tertullien le décrit comme une sortie des ombres du grand utérus de l'ignorance pour accéder avec trépidation à la lumière de la vérité (Apol. 39, 9 : « Ad lucem expavescere veritatis »). C'est la célèbre « renaissance par l'Esprit », ou le passage « des ténèbres à l'admirable lumière » (cf. 1 P 2, 9 ; Col 1, 12-14). C'est ici qu'a lieu la première onction, « l'onction par la foi », dont parlent souvent les Pères de l'Eglise. Le don du Saint-Esprit est lié à un tel moment, et c'est lui qui rend Jésus présent et vivant dans le cœur de celui qui accueille le kérygme, en lui insufflant, lors du baptême, une vie nouvelle, par le repentir et le pardon des péchés (cf. Ac 2, 38).
publié par tenena dans: kerygme

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